Atelier d’adultes à Oyonnax (mars 2018)

Textes des adultes rencontrés à l’occasion d’un atelier d’écriture à la médiathèque d’Oyonnax sur le thème du « journal », mars 2018

Texte d’A.

Samedi 17 mars 18

Marché à midi ? Et puis non. J’ai apporté de quoi. Je préfère lire.

Je lui demande s’il veut passer. Il me répond qu’il est au rugby.

Je me couche à neuf heures. Tant pis pour la St Patrick.

J’aurai pu sortir. Je ne le sens pas.

J’adore danser. Une belle occasion ratée.

Ce soir, je suis vide à la danse.

J’ouvre internet : honneur à la couleur verte : quelle horreur !

Et à la bière. Beurk. Je ne le sens pas. Je n’ai pas eu de signe.

 

Une voiture de gros types bien gras, bien lourds, bien peuple, bien café,

PMU, bar, loto, routiers, fumée, arrêtés sur une place de parking me demandent où se trouve le palais des Congrès, la grosse fête.

Ah oui, Valexpo, la St Patrick,

La trique du bal où on s’expose 

Et bien là-bas, tout droit.

 

Le voilà mon signe ! Le signe que je ne dois pas y aller.

 

 

Dimanche 18 mars

Léo me dit : « Tu n’as rien entendu ? »

Moi : « Non » 

Lui : « J’ai fait cuire du riz. J’ai mis sur 6. Il a cramé, l’alarme incendie s’est déclenchée ».

Moi : « vers quelle heure ? »

Lui : « 23h30 »

Moi : « Et bien, j’avais besoin de dormir ».

 

Tout l’après-midi, il m’envoie des sms, mais ne vient pas.

Mince ! J’ai renoncé au rugby, au graillon, au PMU, à la bière.

Et je n’ai plus qu’un homme virtuel avec ses sms.

 

 

Texte de H.

Je t’ai réveillée juste avant que tu ne m’entendes.

Bruit blanc.

C’est toi qui a parlé ; il y a eu comme un blanc.

Tu demandes ; tu réclames ;

tu danses ; tu fais des pointes ;

tu m’impatientes ; ta blancheur vibre.

 

Je t’ai regardée me regarder dans le blanc de mes yeux ;

ton regard est majesté.

Tu n’as pas répondu.

 

Mais c’est souvent que

je parle je parle je te parle et ;

tu ne fais que me regarder.

Mais c’est vrai que

Ton regard est sensations

 

Alors ?

 

Frigo blanc.

Je te regarde « tu l’as connais celle-là : t’as un frigo chez toi… »

« oui ! » tu réponds, « il est comme moi, blanc. »

 

Alors ?

Tu attends ; tu m’attends, tu m’entends te dire.

Tu vibres blanc quand j’ouvre la porte pour attraper la boite de thon blanc ;

quand je dépose dans l’assiette blanche une coquette part ;

quand j’installe le tout prés du bol d’eau ;

pour toi.

 

Texte de P.

Lundi 19 Mars 2018, journée très particulière pour la première adjointe que je suis : la FNACA (Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie) a sollicité la commune pour organiser la cérémonie de commémoration de la fin de la guerre d’Algérie. Il y a un repas au restaurant et madame la maire est invitée mais comme elle travaille c’est moi qui « m’y colle ! ». Vraiment, ce mandat m’aura vraiment entrainé à faire de ces choses ! Ce n’est vraiment pas mon truc les commémorations militaires !

Cette obligation réveille en moi tout un tas de questionnements, de sentiments diverses et variés par rapport à la guerre d’Algérie.

Premièrement, je suis née en 1962 et c’est donc une des rares dates historiques dont je me rappelle d’autant plus que mon père a été appelé e 1958. Il était contre cette guerre et de plus ma mère était enceinte de ma sœur aînée. Il est aujourd’hui décédé et nous a très peu parlé de cet épisode de sa vie mais ma mère m’a dit un jour qu’« après, il n’a plus jamais été pareil ».Deuxièmement, mon parrain que je n’aime pas et avec qui j’ai peu de contact a lui aussi été un appelé, il avait 20 ans et il est rentré traumatisé et raciste ; aujourd’hui il vote « Front National ! ». Troisièmement, je viens de lire « L’Art de perdre » de Valérie Zenatti, ce livre qui m’a passionnée raconte la vie d’une famille de Kabyles sur plusieurs générations, le grand-père harki ayant été obligé de venir vivre en France pour protéger sa famille.

Tout cela tourne dans ma tête les jours précédant la cérémonie, j’espère que ces anciens combattants ne tiendront pas trop de discours que j’aurai du mal à supporter. Je me dis que décidément les guerres sont des évènements qui brisent bien trop de vies. Elles se terminent toujours par un traité de paix alors pourquoi les humains ne sont-ils pas capables de trouver des accords de paix avant de s’entretuer ?

Finalement je passe la journée avec des papys plutôt discrets sur ce passé et rien ne transparait réellement. Protocole, commémoration, lecture du discours, vin d’honneur, j’ai tenu mon rôle social, ces messieurs sont satisfaits, rien n’a transparu. Tout est resté à l’intérieur !

 

Texte de J.

Samedi. 6h15. Ton réveil sonne. Je sens les draps bouger. Un souffle. Tes lèvres sur ma joue. Je devine tes mouvements dans l’obscurité. Plus tard, j’entends la machine à café. Tes lèvres une dernière fois puis le silence. La Laponie t’attend.

Dimanche. Une journée de pluie et de brouillard. L’ennui n’est pas loin. Et puis l’ambiance bascule. Il suffit d’un bruit sourd. Je reconnais les pleurs. Ce sont ceux qui plongent en profondeur dans mon ventre de maman. Ceux qui disent qu’il y a une vraie douleur. Ceux qui tétanisent. Ceux qui font lever la tête à la panique. Du sang mais rien de grave pourtant.

Lundi. Toute la journée a été lourde à porter. La grange sent bon la soupe. Le réconfort s’enroule autour de moi. J’entends les filles en bas qui jouent. Je me détends. Le regard hanté de Ali, les mots écorchés de Mohamed, tout s’éloigne. Je respire.

Mardi. Rose et bleue. Une couleur pour chaque basket. Une à toi. Une à ta sœur. Elle sera un peu avec toi à l’école, à la récréation, quand tu seras en train de courir. Courir pour échapper aux garçons. Ces garçons qui veulent jouer à la guerre. A la guerre pour que tu sois morte, toi qui ne veux pas être morte. Tu as voulu deux couettes, deux élastiques roses. Deux couettes qui éloignent les garçons quand tu tournes la tête en tout sens. Deux couettes pour montrer ta colère, pour dire non.

Texte de L.

Dimanche 19 :

Dimanche. Repos, Il paraît.Je me lève à 7h pour balader ma chienne. En semi-nocturne pour commencer. Il fait doux ce matin encore. Mon bâton de pèlerin dans une main, Leïya en laisse dans l’autre…Nous partons . Le village endormi paresse … De son bon droit de matinée, grasse et dominicale…Un épais brouillard nous accueille à l’orée du pré des côtes à Tamas. Espace ouvert et magique. Je marche. J’avance. Je pense et panse…Un pas engendre…Un pas égale une pensée. Je structure ma journée. Je fais et refais mon monde…

Lundi 20 :

18h05. Que t’arrive-t’il mon enfant ? Tout part d’un détail de ce jour. Mais la plaie est plus profonde.Je le sens.

Tu rentres épuisé de l’école. Vanné. La maîtresse une fois de plus t’a privé de récréation en t’obligeant à refaire un exercice de géographie. Elle va vous faire exploser si elle continue…La récré c’est une soupape de sécurité à votre âge.

Tu pleures. Tu déverses tes torrents…D’amertume, d’humiliation…

Mal-être du mal-aimé incompris et rejeté…

J’inonde moi aussi. M’abîme en ton chagrin. Trop mal…

Tu te roules par terre. Fondu.

J’ai mal au bide…

J’aurai le sentiment d’avoir perdu mon fils ce soir.

Je ne sais plus te consoler…

 

Mardi 21 :

Tu crois que c’est facile, Toi ? Cela fait trois fois que je change de stylo…

Comment, de quelle couleur, cette journée s’écrira-t’elle ?

Noire et pluvieuse ? Insomniaque ? En résonance avec la nuit qui l’a précédée ?

Grise et voilée ? Nimbée de coton ? Engourdissante ?

Un peu de cela bien-sûr… On ne s ‘échappe pas de soi-même si facilement…

Mais…Teintée aussi. Oui. Résolument.

Je la veux Arc-en-ciel et dorée…Lumineuse et joyeuse.

En toute Amitié.